
[Vagabondage] – Rocher de feu.
La porte se ferme en début d’après midi. L’air est frais, le ciel très clair. Je pars au hasard pour le reste de la journée… enfin, un petit peu plus.
Rocher de feu
Le regard par la fenêtre, je suis happé par le ciel totalement bleu, et c’est sur un coup de tête que je m’en vais. Rapidement je change de vêtements et troque le coton contre un tissu plus adapté à l’effort et à la fraicheur : t-long synthétique, légère polaire, pull en laine et veste coupe vent et pluie. Si je n’ai pas du tout froid, je n’ai pas chaud non plus. Les températures ont bien chuté ces derniers jours, et le gèle teint de blanc l’herbe restée à l’ombre. Où je vais, je n’en sais rien. Un chemin que je ne connais pas, puis un autre, et un autre, me voici perdu dans la campagne du Finistère.

Le soleil bas rend éblouissant le moindre objet que l’on regarde dans son axe. C’est probablement par contraste avec les semaines grises passées, mais tout me semble « beau »… Je m’arrête rapidement, un écureuil rouge vient de se servir d’un tapis de feuilles mortes pour bondir sur un tronc. Il me regarde fixement, puis soudain tape l’écorce avec ses pattes de devant et émet des… grognements ? Je ne bouge pas, mais lui si, il devient frénétique. Il monte sur son perchoir et à chaque étape, il cogne de plus belle et… cri ? Pauv’ bestiole effrayée, je laisse la boule de poils se calmer sans ma présence et continue mon chemin.

Sans objectif, je marche pour marcher. Il me faut juste être de retour avant la nuit, car à part un couteau, une bouteille d’eau et une loupiotte à dynamo, je ne suis pas équipé anti-gel pour dormir dehors. Les pistes étant en très mauvais états, éventrées par des tracteurs ou simplement inondées, je reste sur le goudron. Aucun véhicule ou presque. Lundi après-midi sur des routes qui ne mènent que dans des trous paumés, je suis tranquille. Cependant, l’heure tourne, et le soleil n’a pas toute sa vigueur estivale. Loin d’être perdu tout en ne sachant pas vraiment où je me trouve, je « tourne à gauche » deux fois, histoire de faire une boucle et retomber sur mes pattes.

En guise de pattes, voilà un panneau. Le rocher de feu. Direction : par là. Distance : pas très loin. Culminant à 281m il est l’un de sommet des monts d’arrée. A l’époque des invasion vikings, un gardien se tenait là haut et devait allumer un grand feu, visible depuis le Menez Hom, pour alerter la plaine. Aujourd’hui, on a le téléphone portable, mais il faut admettre que c’est moins esthétique. Je monte voir le caillou, et me rends compte que le sol résonne comme du carrelage. La terre est totalement gelée et n’a pas pu se réchauffer de toute la journée. Arrivé au sommet, le soleil touche presque l’horizon. C’est joli, et ça signifie que j’ai mal géré mon temps. Il reste moins d’une heure de jour, et pas loin de deux heures de marche.

Marcher de nuit est quelque chose que je fais très rarement. C’est un tord, surtout par un ciel pareil. Je suis témoin de l’éveil des premières étoiles, et la lune ne venant pas, le noir est de plus en plus noir. Les étoiles arrivent par dizaines puis centaines. Quelques véhicules me jettent leurs phares dans les yeux, et je prends soin de me mettre à l’écart. Habillé sombre, elles ne doivent me voir qu’au dernier moment. Quoi qu’il en soit, la boucle est bouclée, et les derniers kilomètres dans la « vraie nuit » m’ont ravi. Un bémol tout de même, la nuit on s’aperçoit encore plus rapidement de la présence écrasante de l’humain : lumières artificielles de véhicules, éoliennes, maisons, et éclairages divers. Je regarde l’heure en arrivant : cinq heures de marche quand même.

[Vagabondage] – Pas d’Hiver
En ce début d’hiver, le soleil est timide mais présent. Les températures assez douces épargnent les matinées de la gelée. La lumière froide éclaire une nature souvent négligée en cette saison. L’occasion idéale pour une petite marche, entre le Faou et Douarnenez en passant par le Menez Hom (GR 37 et 34).
Pas d’Hiver
C’est devenu une habitude pour moi maintenant, je marche la première demi-heure du pas de ma porte jusqu’à la voie rapide qui traverse la Bretagne, et je lève mon pouce. Dans le coin, terres agricoles et éoliennes offrent un paysage paisible bien que très « humanisé ». Où sont les forêts, les prairies, les rivières ? Rasées, cultivées, détournées… Les débuts sont donc peu engageant pour le marcheur, et le pouce est une solution viable pour s’éloigner de quelques kilomètres. Comme l’endroit est isolé, peu de véhicules passent. J’attends donc tranquillement et après une ou deux poignées de voitures, une dame s’arrête pour moi. Présentation, discussion… Elle se rend à Brest et souhaite faire un pause café entre temps, justement au Faou, qu’elle ne connait pas. Je la conduis donc, et fatalement, je termine assis à une table à boire en sa compagnie le thé offert. Merci Catherine. Une heure plus tard, nos chemins se séparent, direction le pont de Terenez pour moi.



Quelques jours plus tôt, une tempête (vents force 10) a vaguement balayé la France, et la pluie est tombé en abondance pendant plusieurs semaines. Résultats visibles à mon échelle, les chemins sont dans un état… intéressant. Mes chaussures s’enfoncent régulièrement jusqu’à la cheville et quelques fois à mi-mollet. Mon bâton, une simple branche droite et solide récupérée à terre et retaillée, me sert bien pour sonder le sol avant de poser le pied, et j’y prends appui plus d’une fois pour enjamber des passages délicats. Cette troisième jambe m’évite de nombreuses glissades. Malgré de bonnes chaussures, la boue rend les crampons pratiquement inutiles. Le bâton fait tourner les têtes des rares personnes que je croise, et fait sourire les enfants comme les grands. Je suppose que la rencontre d’un « marcheur- campeur- barbu », en hiver en plus, vient achever une vision peu commune.
Question matériel, j’emporte plus ou moins la même chose qu’à chaque randonnée. Le sac pèse au final environ 12-13kg (pas de balance, poids estimé), dont de la nourriture pour deux jours et deux bouteilles de 75cl d’eau. Pour dormir, un abri « tarp », un plastique à mettre au sol, un duvet vieillissant, un sursac thermique, et ça suffit. Au cas où, une polaire légère et un T-long viennent en renfort contre le froid. Trop lourd et volumineux et abimé, le couchage est sur ma liste des priorités à renouveler. Pour marcher, le même pantalon que je sors depuis un moment fait très bien l’affaire, ainsi qu’un caleçon basique. Un T-shirt synthétique et une polaire à capuche surmontés d’une veste coupe-vent et pluie complètent le haut. Si trop froid, j’enfile les affaires de nuit en plus, mais ça n’a pas été le cas ici.



Le Menez Hom approche, et le soleil sombre. Le GR passe ici sur une portion goudronnée, et les champs à droite comme à gauche n’invitent pas au bivouac : boue, flaques, herbes hautes… Je vois un terrain plat, et curieusement moins humide que les autres. Problème potentiel, il est collé à une maison. Il m’est arrivé plus d’une fois de demander la permission de camper dans un champs : ça évite les déconvenues avec les propriétaires et permet parfois de faire de belles rencontres. En voici une, justement. Un couple de hollandais tient la maison et ne parlent pas très bien français. C’est donc en anglais que l’on s’identifie, et que j’explique que je souhaite simplement dormir dans leur champs à l’écart de la maison. Ils sont étonnés, me questionnent sur le froid, d’où je viens, où je vais, etc. finalement ils acceptent avec un grand sourire. Alors que je sors mon abri du sac en me dépêchant (la nuit commence maintenant), ils reviennent vers moi. Dans la grange, ils ont un camping-car au repos, vide et disponible. Je ne comprends pas tout de suite : ils m’invitent à dormir dans le camping-car, et à prendre le petit déjeuner le lendemain matin. Et bien, malgré deux prénoms « exotiques » que je n’ai pas su retenir, merci les hollandais !
Je poursuis ma route le lendemain, où la météo est plus capricieuse : les nuages arrivent et laissent glisser quelques gouttes glaciales avant d’être poussés par un vent de plus en plus fort. Le Menez Hom passe, je tombe ou plutôt m’enfonce jusqu’aux genoux dans un mélange d’herbe et d’eau qui semble avoir bouffé le sentier, puis je coupe par un champ pour retrouver la piste un peu plus loin. Le champ est fourbe et il m’attaque insidieusement : là où le sol parait solide, un piège s’ouvre pour me croquer les chausses dans un vomi de bouses de vaches mêlées à une sorte de boue collante. Plus loin, un ruisseau vigoureux est le bienvenu, et l’eau emporte toute cette… merde. Je reste au sec à l’intérieur, tout glisse par dessus le pantalon et les chaussures. Je ne suis mouillé qu’en cas d’insistance ou de pluie prolongée, mais je peux traverser un cour d’eau rapidement sans faire sprounch sprounch ensuite. La suite reprend le sentier des douaniers (GR34) jusqu’à Douarnenez. Je suis sensé arrivé demain, mais comme je marche sans pause, j’arrive avant l’heure. Je ne marche pas spécialement vite, simplement je ne ressens pas le besoin de faire de halte. Je me sens mieux en mouvement… Je traine un peu sur des sentiers annexes et trouve un coin à l’abri du vent pour passer la nuit, cette fois sous mon abri. Pas eu froid malgré les alternances de pluie, vent et ciel dégagé de la nuit, j’ai même ouvert mon sac un moment pour faire entrer du frais. Je contemple longuement les étoiles, m’endort, regarde de nouveaux les étoiles, etc, jusqu’au matin. Retour en levant le pouce, et fin de ces quelques pas d’hiver.



Pas de titre…
… juste une citation.
« Et sur les indications du diable, on créa l’école.
L’enfant aime la nature : on le parqua dans des salles closes.
L’enfant aime voir son activité servir à quelque chose : on fit en sorte qu’elle n’eût aucun but.
Il aime bouger : on l’obligea à se tenir immobile.
Il aime à manier les objets : on le mit en contact avec des idées.
Il aime se servir de ses mains : on ne mit en jeu que son cerveau.
Il aime parler : on le contraignit au silence.
Il voudrait raisonner : on le fit mémoriser.
Il voudrait chercher la science : on la lui servit toute faite.
Il voudrait s’enthousiasmer : on inventa les punitions.
Alors les enfants apprirent ce qu’ils n’auraient jamais appris sans cela.
Ils surent dissimuler, ils surent tricher, ils surent mentir… »
Adolphe Ferrière (1879-1960)
Vagabondage : une semaine dans les abers.
Pluie et vent ont su parfois se retirer pour laisser passer quelques maigres rayons de soleil. Six nuits en bivouac, environ 150km le long des côtes bretonnes, de Brignogan à Brest, par l’ancien « sentier des douaniers », le GR 34.

L’eau d’en haut
Premier dimanche des vacances de la Toussaint, sur une période réputée pluvieuse dans une région réputée venteuse, je pars marcher et dormir en bivouac pour une semaine complète. L’idée initiale est simple et comme le dirait Monsieur Gump : j’ai juste eu envie de marcher. Dans le fond, je désirais également tester mon matériel, et moi-même. Quelle réaction face à une météo capricieuse ? De l’eau, j’en ai vu beaucoup : le sentier suit la Manche puis l’Atlantique, ne s’éloignant que rarement au delà de la centaine de mètres, généralement pour contourner une maison ou un terrain militaire. De l’eau salée donc, mais aussi beaucoup d’eau venue du ciel. Dimanche vers 18 heures, il commence à pleuvoir, au moment où je monte mon abri. Petite pluie d’abord, qui deviendra plus abondante dans la nuit et surtout dans la journée de lundi : j’apprends par la suite que la partie basse de Brest est noyée et que l’équivalent d’une saison de précipitation est tombée en quelques heures. Sous mon abri, je suis au sec, quoi qu’un peu humide. Rien de méchant. Je constate que la toile tient bon le vent malgré un montage des plus basiques, façon tente canadienne toute simple, c’est à dire en V inversé. Elle tient bon, certes, mais le vent la rabat régulièrement vers le sol. L’abri perd ainsi presque la moitié de son volume intérieur selon les bourrasques. Pas spécialement rassurant, et pourtant, l’ensemble tient le coup et ne lâchera jamais.


Parti dimanche en début d’après midi en levant le pouce, j’arrive un peu au hasard vers Brignogan. J’ai calculé à la louche six nuits de bivouac pour un trajet que je pourrai faire en quatre ou cinq jours. C’est donc un itinéraire « cool » où je souhaite prendre mon temps et observer à loisir les vagues de l’océan… Le sentier suit la côte dans tous ses recoins. Chaque anse, crique, baie, pointe, port, plage est ainsi longé. Si sur la carte la route cumule une poignée de kilomètres entre deux villages, le marcheur devra facilement tripler ce kilométrage. Ceci sans compter les nombreux détours qu’impose la présence de domaines privés tout au long du chemin. Malgré la « loi littorale », beaucoup de propriétaires réchinent à ouvrir une bande de trois mètres de large au fond de leur jardin, afin que le piéton, et lui seul (ni cycliste ni cavalier), puisse passer. Je peux les comprendre : en été, le GR34 est une autoroute à touriste, et de nombreux groupes piétinent la terre, les fleurs, les pelouses… Ici, je suis seul, et ne croise absolument personne les trois premiers jours. Un petit bonheur que je dois certainement à la météo.

Boire et manger, tous les jours, semblent plus difficile lorsque l’on part en montagne ou dans des régions reculées. En réalité, c’est le contraire ! Je n’ai pas eu vraiment de soucis pour l’alimentation, en faisant simplement des crochets par les villages qui parsèment la côte. Quoi que, les « centres du bourg » se trouvent souvent à plus d’une heure de marche du chemin. Pour l’eau par contre, c’est une autre histoire. Je n’ai pas trouvé un seul robinet fonctionnel. Tous les points d’eau que j’ai croisé étaient coupés. Je les soupçonne de ne fonctionner qu’en été. Même les quelques toilettes publiques croisées étaient sèches : de l’eau pour la chasse, mais l’évier restait définitivement sec. Tous les jours, une ou deux fois, je suis donc aller sonner chez l’habitant pour remplir mes bouteilles. Là encore, c’est plus facile à dire qu’à faire : la majorité des maisons facilement accessibles semblent être des résidences secondaires. Volets clos, pas de voiture stationnées, pas de lumière, pas de chien qui aboie, rien. Cependant, ici comme partout où j’ai sonner chez l’habitant, l’accueil est chaleureux et rapidement curieux : d’où je viens, où je vais, comment je dors, etc. Il faut juste passer les dix premières secondes à se présenter rapidement. Bonjour, je marche le long du sentier côtier et je ne trouve pas d’eau potable, voulez-vous bien blabla… Autrement, je crois que la vision d’un barbu hirsute sur le pas de la porte pourrait provoquer des troubles cardio-vasculaires…


Si la pluie des premiers jours est douloureuse, la lumière offerte par les apparitions du soleil le reste de la semaine compense largement la peine. La peine physique et morale. Les pieds trempés pendant deux jours, ma peau était toute molle, donc fragile… Le mardi matin, chaque pas me fait grimacer. Pas vraiment d’ampoules, plutôt une sorte d’écorchement permament tandis que l’eau s’échappait de mes chaussettes en faisant de grands schlourps ! J’ai pensé un moment abandonner : il était stupide de forcer ainsi dans des conditions climatiques fortement dégradées alors que j’étais à une demie heure de voiture de mon lit. J’ai alors pensé qu’au contraire, c’était le moment idéal pour surmonter la difficulté. Une fois mon esprit recalibré, la « peine » est devenue une « situation » puis une « expérience ». A présent, ce n’est plus qu’un « souvenir enrichissant ».

L’abri, comme on peut le voir sur certaines photos, est une simple bâche, un « tarp », tendue par quelques haubans et reposant sur deux piquets en aluminium. Pas de surface à terre. Le tapis de sol, une simple mousse premier prix, repose directement au sol. Une fois l’abri monté, la terre alors abrité de la pluie absorbe l’eau en trop. Il reste humide, mais pas de « flaque », et le matériel reste globalement au sec. En guise de couchage, j’ai utilisé mon vieux sac en duvet tout naze, plus un sursac thermique et un sac en soie. L’ensemble pèse bien deux kilo et tient bon pour 0 à 5 degrès, avec du vent, en étant juste en caleçon. Cette partie de l’équipement est à changer rapidement… On trouve des sacs de même isolation mais beaucoup plus compact et léger : 600g et trois litres en volume !


Prochaine étape, le bivouac dans la neige en moyenne montagne (1000-2000m), probablement au vacances scolaires de décembre ou de février.