Dol Orh’Ant – Le grand récit de l’ère des Voix
Les hurlements de l’homme sans Voix
- La mine dort -
Un nuage invisible se dévoile en passant devant le faible quartier de lune. Il est suivit lentement par un second nuage, plus gros, plus lourd. L’air sent le métal. Il reste encore quelques maigres heures avant que le soleil ne se lève pas, noyé sous la pluie. Encore quelques heures avant que la trace des prédateurs ne s’estompe dans la boue. Le Cireux coure depuis qu’il s’est relevé. Du sang s’est échappé de son corps par les nombreuses plaies qui le recouvrent, mais il en a encore beaucoup en réserve. Il fait encore nuit et déjà jour, le ciel expose ses plus belles parures. La pluie n’est pas venue et les nuages au loin passent du noir au gris avant de tenter un rose léger et furtif. Le blanc est finalement adopté. La forêt cède la place aux bois, qui à leur tour s’effacent pour que la plaine l’emporte. Le soleil est visible maintenant, et les premiers rayons ravivent la fougue du Cireux. Il s’arrête un instant, comme pour apprécier le précieux moment. Quelques fleurs gorgées de rosée terminent leurs existences au fond de la gorge du colosse, qui reprend sa course. Des rochers. La trace est perdue. Une odeur forte, peu commune, agresse l’odorat. Le Cireux crache, escalade de ses quatre membres, et aussitôt, se jette à terre.
Un cratère. Une plaie noire. Des dizaines de fourmis à deux pattes qui portent de lourds sacs en toile. Les ouvriers sont des enfants, et des adultes. Sur la gauche, un enclos pour mettre les vaches, sauf qu’il n’y a pas de vache. Juste d’autres fourmis à deux pattes tenues en laisse par le cou, attachés à des poteaux. Assises ou couchées, sales, la peau couverte d’une matière noire, la vie n’est pas loin de les quitter. Les esclaves qui n’ont pas les yeux fermés dévoilent un regard vide, où le blanc de l’oeil n’est éclatant que par contraste avec toutes les ténèbres environnantes. Sur la droite, une tour de bois et de métal qui ne devrait pas tenir debout, mais qui résiste certainement par affront face à un monde qui ne cesse de s’écrouler. Un plateau formé de rondins attend patiemment en dessous. Les plus petits, les plus légers, y prennent place. Les plus grands, les plus forts, manipulent des chaines et des cordes pour actionner un mécanisme à poulie, et ainsi faire descendre la plate-forme vers un lieu plus sombre encore.
L’un des plus grands ne regarde pas ce qu’il fait et semble attentif à tout son entourage. Juste au moment où les autres commencent à manipuler les chaines, il quitte son poste vivement mais sans courir, et s’éloigne. Quelques pas encore. Il court. Il court droit dans la direction du Cireux, sans se retourner. Son corps maigre ne lui fournit pas assez d’énergie pour aller plus vite, mais il fait de son mieux. Alors qu’il est pratiquement au bord du cratère, un bruit terrible résonne soudain. Il ne dure qu’une fraction de seconde, mais son écho percute la roche pendant une éternité. L’homme s’écroule, une tâche rouge sombre recouvrant la crasse de sa jambe. Une main sur sa blessure, il s’aide de l’autre pour se relever. Son unique motivation semble être d’escalader le cratère pour en sortir. Il fait quelques mètres avant qu’une seconde explosion ne résonne contre la roche. Un projectile vient de lui perforer le dos, lui faisant perdre l’équilibre. La bouche entrouverte, il regarde vers le Cireux. Il regarde le Cireux. L’homme veut tendre une main, mais sa vie s’est déjà échappée par le trou dans son torse. Le Cireux s’écrase contre le sol, se faisant aussi discret que possible. En rampant, il recule, jusqu’à ce qu’il soit certain de ne plus être en vu de ceux d’en bas.
L’écho se retire humblement face à la mort dont il est complice.