Le lycée pour lequel je travaille actuellement organise un voyage à Strasbourg. Je profite d’être accompagnateur pour visiter l’Alsace, puis les élèves rentrent en Finistère avec les autres collègues. Pour ma part, direction la Belgique, sac au dos, pouce en l’air, et chausses aux pieds.
Un bout de Belgique et des environs.
L’idée principale était au départ de passer quelques jours dans le parc des Hautes Fagnes, dans les environs de Eupen, puis d’aller voir Brugge, qui est belle en carte postale, le tout en Belgique. Rien d’autre de planifié. Entre les deux, un déplacement chaotique, selon les rencontres et les envies. Finalement, j’ai passé les frontières de la Belgique (Wallonie et Flandre), l’Allemagne, le Luxembourg, les Pays-Bas, et forcément, la France. Les postes frontières sont désertés, et un panneau indique simplement l’entrée dans le pays, quand panneau il y a.

Pour l’Alsace, je n’ai aucune photo pour le moment. J’en récupérerai auprès des élèves éventuellement. Avec le lycée, nous avons visité Strasbourg (avec un très joli centre-ville), l’usine automobile PSA de Mulhouse (avec une charmante guide), le musée de l’automobile (avec simulateur de tonneaux), l’ancienne distillerie Kronenbourg (avec dégustation à la fin), un fort de la ligne Maginot (avec un couloir de plus d’un kilomètre) et un camp de concentration (avec des barbelés). Un programme assez varié et très intéressant, que j’aurai eu plaisir à découvrir, du dimanche soir au vendredi matin, moment auquel je suis seul en terre inconnue.
Trois grosses heures de marche sont nécessaires pour quitter la ville qui n’en finit pas de s’étendre en quartiers industriels. J’arrive enfin sur une route secondaire et de pouce en pouce, me retrouve à Wissembourg, où l’amie d’une amie m’accueille et m’héberge pour la nuit. Nous faisons un tour dans et autour de la petite ville médiévale qui frôle la frontière allemande. Une grosse porte se tient fièrement sur l’ancienne route des vins, et je la passe avec assurance pour aller pisser. Et bien, ça fait quelque chose de se soulager chez les voisins ! Deux p’tites heures pour faire quelques pas dans les vignes teutonnes, et il est l’heure de rentrer. C’est le weekend pascale, et j’offre à mon hôtesse quelques chocolats avant le soir. J’ai pas de sous mais j’l'aime bien et elle est tristounette de l’ambiance alsacienne, où l’intégration est difficile pour les « étrangers »… Nous allons à un concert dans le seul endroit actif de la ville après 19h. Pas terrible, mais sympathique tout de même. Je constate par ailleurs que dans le coin, Pâques est bien suivi, avec décoration de rue, gugus déguisés sur la marché le matin et tout le tralala. Je ne sais pas si c’est mignon ou inquiétant, mais c’est marrant.



Direction la Belgique à présent, via Longwy. Je dors dans un champs, le stop n’étant pas facile sur les petites routes quasi déserte dans une région réputée pour la froideur de ses habitants. Pas méchants, mais bien distants, et c’est en compagnie d’allemands que j’avance en fin de compte à travers l’Alsace. A la frontière, il pleut, il vente, et le froid pique le nez et les oreilles. Je me mets à la place des douaniers, à l’abri des gouttes mais en plein courant d’air entre deux bâtiments. Les véhicules qui passent ralentissent jusqu’à rouler au pas lorsqu’ils me voient. Je devine que les conducteurs sont étonnés et cherchent à m’identifier : suis-je un douanier oublié !? Quand ils constatent que non, ils accélèrent et me laissent sur le bord de la route. Heureusement, je termine finalement assis au chaud pour une virée jusqu’à Liège, avec un léger détour. Le Luxembourg n’est pas loin, et dans un village dont j’ai oublié le non, une rue : à gauche, la Belgique, avec des maisons collées les unes avec les autres. Sur la droite, des stations services. Pas une. Pas deux. Pas trois… Douze. Et toutes pleines de clients. La raison est simple, le prix du carburant est plus de trente centimes moins cher ici.
De Liège, je continue à lever le pouce vers Vervier puis Eupen. Je fais connaissance avec un ferronnier dont le projet a été retenu par la ville : il sera l’artisan de la nouvelle sculpture du rond-point. La gars est né ici, voilà de quoi s’assurer une petite place dans l’histoire locale. De Eupen, je range mon pouce dans ma poche, et c’est à pieds que j’entre dans la forêt. La nuit tombe bientôt, il fait toujours froid, il pleut de temps en temps, et je suis bien. Je marche deux ou trois heures, ramasse une branche au sol pour m’en faire un baton, et quand je n’y vois plus trop, je cale mon abri entre des arbres pour la nuit.


Le parc des Hautes Fagnes est sensé être le gros morceau de mon voyage. Je prévois cinq jours pour en faire le tour. Je n’y dors qu’une nuit. En fait, c’est très intéressant, c’est particulier comme paysage, et c’est un truc à voir. Cependant, c’est tellement protégé que tout est hyper-balisé, et les fagnes en elles-mêmes ne sont pas vraiment accessibles, juste via un réseau de passerelles. Je tourne un peu, traverse la zone vers le sud, vers l’est, en fait le tour… Je vais également poser mes pieds sur le point culminant de la Belgique, au signal de Botrange, 694m. La météo est exécrable et en même temps, parfaite. Elle donne un caché unique à ces deux jours. Sur la fin, je dévie un peu pour récupérer au hasard un « sentier qui monte », ce qui me permet d’avoir une vue sur les Fagnes. Ensuite je marche sans savoir volontairement vers où, un coup à droite, un coup à gauche… Je me retrouve sur la route pour Malmédy. Sitôt sorti du parc, le ciel se dégage un peu. Je croise une rivière dont l’eau vient des fagnes. Elle est glaciale, mousse naturellement, et semble grasse au toucher. Les Fagnes rendent une eau acide où la vie se développe très peu (aucun poisson par exemple). Je me lave rapidement et repars camper un peu plus loin.





Une journée spirituelle m’attend. Un gars me ramasse tandis que je fais de l’auto-stop vers Spa. Il m’accompagne jusqu’à une source ferrugineuse à laquelle je remplie mes bouteilles. L’eau est légèrement pétillante et teintée d’ocre, avec des particules de terre et de fer, ainsi qu’un goût particulier. C’est bon, et je bois l’eau de Spa directement à la source, avant d’engloutir une bière belge qu’il me paie dans un bar. Ensuite, direction Liège, on s’arrête dans une petite chapelle qui a la particularité d’abriter un Jésus en robe, là où il est normalement à poil ou presque. Pour finir, il me montre un site saint où la Vierge serait apparu. Il n’y a personne, mais le domaine est immense, avec des bancs pour facilement deux ou trois centaines de pèlerins, des parkings à bus, des parcours de méditation, des hotels, etc. J’imagine que les beaux jours ou l’été c’est noir de monde. Il parait que je suis dans le « petit Lourde ». Soit. Avant de partir, il me tend un billet de cinq euros pour que j’aille jusqu’à la ville. Offre que je décline.

Après une grosse demie heure à attendre le prochain mécène, un anthropologue s’arrête et me fait visiter la région en voiture. Quelques échanges de sociologie, une couche de parole à propos de géologie, un bouquet de mots sur la flore… L’homme semble instruit et très sympathique. Le soir approche, et mon professeur me mène jusqu’à une abbaye où des moniales devraient pouvoir m’accueillir pour la nuit. Il « ment » et me présente comme un pèlerin avant de me laisser aux mains des soeurs. J’ai un doute sur l’hospitalité gratuite, m’enfin, pourquoi pas ! Le lieu est digne d’un hotel quatre étoiles, manque juste la piscine. Une bonne douche me consolera. On m’offre un repas le soir, et je découvre que la place accueille une poignée d’étudiants venus réviser dans le calme et loin des tentations (télévision, téléphone…), ainsi que trois autres pèlerins, en fait plus proches des vacanciers en quêtes intérieures. Le soir, j’assiste à une messe, histoire de voir à quoi ça ressemble. L’église est un bloc de quatre murs, dont trois sont des vitraux. Celui du fond donne en plein dans le soleil couchant, c’est beau. Nous sommes quatre sur les bancs. Gloups, moi qui espérais passer inaperçu, c’est raté. Je joue le jeu, enfin, je me lève et m’assoie quand « il faut », c’est tout… Les soeurs, sept ou huit, chantent sans instruments. C’est beau. En sortant, j’ai le sentiment d’avoir assisté à un mini-concert privé. Le lendemain, on m’offre un petit déjeuner. Là, je me dis c’est mort, je vais claquer mon budget de 4 euros par jour. En effet, avant de quitter l’abbaye le lendemain, une soeur me demande vingt euros. Je n’ose trop rien dire, et après tout, c’est moins cher qu’une auberge, dans un cadre d’hotel de luxe. Lavé, logé, nourri, « concertisé »…



La route pour sortir de Liège est très difficile. Bloquée par des trottoirs ou des routes à double voies, je marche longtemps et arrive à une station service. J’interpèle les clients pour leur demander de m’avancer un peu jusqu’à sortir de la zone « urbaine », mais ils semblent tous aller dans l’autre sens ou tourner au prochain feu pour aller à l’usine… Je capitule, ajuste mon sac et repars pour probablement deux bonnes heures chiantes. Juste quand je quitte la station, un klaxon tire mon attention. Quelqu’un me fait signe de venir rapidement, le feu étant au rouge. C’est un type de la station que j’ai approché deux minutes plus tôt. Je n’ai le temps de rien dire ou faire, il me pose un billet de dix euros dans la main. Il va à l’usine juste à côté, est désolé pour moi et m’invite à prendre le bus. Même pas le temps de contester ce don d’argent, le voilà reparti. Hum… D’accord. Je marche encore une heure pour trouver une échappatoire, et je fini par prendre le bus sur quelques kilomètres.

Me voici à Namur. La citadelle, imposante, est en travaux, et ne rend rien en photo. J’apprends autrement qu’une ferme « spéciale » se trouve à proximité, et que je pourrais être hébergé là-bas. Une trentaine de personnes se partagent un terrain et vivent non pas en autarcie, mais selon des règles alternatives, d’entraide, de soucis écologiques, etc. On me dit de prendre le bus numéro truc, de suivre la route bidule, blabla. OK, j’y vais à pieds, ça semble pas si loin. Moins de deux heures plus tard, le panneau de bienvenue me donne raison. Je me présente rapidement et j’ai l’impression de violer une propriété privée. C’est comme si j’étais dans le jardin d’un inconnu, en plus grand. Je suis reçu avec le sourire, on me propose de dormir dans la salle commune, c’est gratuit, pas de soucis, fait comme chez toi. Cool. Après quelques échanges, je me dirige vers la chévrerie, où l’éleveur de biquettes semblent avoir quelques difficultés à tout gérer tout seul. Sa femme enceinte ne peut plus l’aider, et il cumule les retards. Je lui propose un coup de main si je peux faire quelque chose. Il est étonné qu’un étranger l’aide volontier, et je termine avec une fourche dans les mains, à vider du fumier. On discute en travaillant, et quatre heures plus tard, j’ai les mains explosées mais j’suis content. Une bière belge et une douche plus tard, je me retrouve dans la salle commune pour la nuit. Presque. On me déloge juste quand il n’y a plus de soleil. Une femme en furie m’annonce que je ne peux pas rester, que l’endroit est réservé pour elle son homme ce soir, qu’ils ne se voient pas souvent, etc. J’ai compris… Elle m’envoie voir les personnes qui m’ont dit de m’installer, et je me retrouve « à la rue ». Je toque timidement à une porte, et alors que je demande juste si je peux mettre mon abri quelque part, je suis convié à partager le repas de soir. Je mange donc chaud et bon, ce qui me change des bouchées de pain et de céréales habituelles. Là, il fait vraiment nuit, et je pars monter mon abri dans le « jardin » de mon compagnon de fumier. Il voudrait m’inviter mais ne peut pas, pas la place, et un enfant en bas âge qui pleure la nuit. La nuit est très fraiche et humide, et je ne me lève pas avant 10h30 ! Un p’tit déj’ m’attend, et pour remercier le bonhomme, je retourne deux heures au fumier tellement j’aime ça. Enfin, il est temps de partir.




Je dors un peu n’importe où. Parfois dans un champs, dans un bois, derrière un bâtiment, près d’un terrain de foot, dans une maison en construction… Cette dernière option n’est pas ma préférée : sans porte ni fenêtre mais avec des trous partout, les courants d’air se font un plaisir de me chatouiller le museau. Je marche généralement entre six et huit heures par jour, parfois plus, rarement moins. Nécessité autant que plaisir. Quand on se déplace en pouce, on se fait souvent déposer à l’entrée d’une ville, et il faut alors traverser toute la zone pour arriver de l’autre côté. D’autre fois, je trouve le coin joli, et j’ai juste envie de marcher. Quoi qu’il en soit, la route me mène vers Bruxelles, que je préfère éviter. Il parait que c’est une ville intéressante, et pourtant, je sens la galère si je traverse à pieds. Contourner la capitale n’est guère plus aisée, et finalement je me retrouve à Antwerpen, dont le centre est plutôt agréable. Le passage de la frontière linguistique entre la Wallonie et la Flandre est curieux. Je ne pensais pas que c’était aussi flagrant. En entrant en Belgique j’avais eu l’impression de simplement changer de région française, alors qu’en passant en Flandre, je me sens réellement étranger, c’est plaisant. Je ne comprends rien aux panneaux, ne parle pas un mot flamant, ni allemand, ni hollandais. Ce qui frappe aussi, c’est la présence de routes cyclistes. Si en France on a parfois des pistes cyclables qui sont souvent juste une bande mise rapidement en bord de route, et qu’en Wallonie ces pistes sont plus communes, en Flandre il existe tout un réseau dédié, avec signalisations, priorités aux vélos, et véritables pistes séparées. Je verrai dans quelques jours qu’en Nederland c’est encore plus évident.



Me voici à Brugge, décrite comme une petite Venise. Ce n’est pas si petit, et je ne suis pas aller à Venise. C’est mignon, et pratiquement tous ls bâtiments demandent à être appréciés sous tous les angles. Je ne fais que passer pour le moment, mes hôtes de Couchsurfing m’attendent à 17km de là. Un couple d’âge mûr, ensemble depuis quelques années, ils parcourent le monde à vélo dès qu’ils en ont l’occasion. Leur site : http://vakantiefietserke.wordpress.com/ Très ouverts, simples, ils ont beaucoup à partager. Tellement, qu’ils me prêtent un vélo. En selle pour le Nederland, jusqu’à la côte, puis retour le long de la Mer du Nord, et passage à Brugge. Des lotissements se construisent partout, le paysage s’annonce balafré d’ici la fin de l’année… Tout le chemin du retour se passe dans la tourmente : un vent fort, beaucoup de pluie. Des panneaux sur la route tombent, de grosses flaques décorent le chemin, et je ne dois pas aller bien plus vite que si je poussais le vélo. Malgré tout, je suis ravi. Pour marquer le coup, je mange des frites adosser sur le beffroi de Brugge, et après plus d’une centaine de bornes, me revoilà chez mes hôtes. Je repars le lendemain, où je me fais déposer à Menen, à la frontière franco-belge, que je passe à pieds. Je sens la fin du voyage…




Sur Lille, une « connaissance d’internet », devenue amie au fil des ans et d’une rencontre en 2006, m’accueille pour la nuit. Je dois voir un autre ami, pas vu depuis des années, qui vit également à Lille. Il est pianiste, et le lendemain il joue avec le groupe Amélie Pieds Nus (http://ameliepiedsnus.com/), à Cambrai, au bar l’Exentric. Une fille de Couchsurfing doit m’héberger après. Sympathique, elle est photographe à ses heures. Je suis reçu comme si j’étais membre du groupe, et le patron me paie quelques verres et une pizza. Je mange avec la petite troupe, et en soirée le concert débute. Le bar est vite plein, et j’écoute avec grand plaisir leur musique. Rapidement, on me prend à parti : ma gueule de barbu fascine… Un type déguisé en marsupilami me demande de prendre une photo avec lui, puis un autre et encore un autre… Ils sont à moitié bourré, je ne bois que peu, et la scène m’amuse grandement. On me paie un verre, je rencontre une nana et un copain qui travaillent dans une association médiévale, et on sympathise très rapidement. Encore un verre, et je suis finalement invité chez elle. Le bar ferme, et dans la rue, je remets mon sac sur le dos, et là c’est « pire » : tout le monde veut savoir où je vais, d’où je viens, on veut m’inviter, m’écrire, etc. Merci tout le monde. On ne s’endort pas avant six heures le matin, et en milieu de matinée, j’ai le plaisir de monter sur des échasses de rue et de faire un tour, sous bonne escorte sans quoi le trottoir m’aurai probablement percuté (ou l’inverse ?).



Il est temps de reprendre la route. Un camionneur m’embarque, puis une voiture, et encore une autre. En peu de temps je me retrouve vers le Havre ! Je traverse la Senne par le bac en pleine zone de raffinerie. Sur une rive, ça pue et c’est moche. En face, c’est un petit village et la nature. Le soleil est bas, et je l’enferme dans une lanterne alors qu’il tente d’éviter le pont de Tancarville. Enfin, je dors du « bon côté ». Le lendemain, dimanche. Petite route, très, très peu de circulation, je marche jusqu’à rejoindre une route plus importante. Longtemps et sous de nombreuses averses. Le soleil, libéré, est assez clément par moment pour me réchauffer. Ensuite, deux coups de pouce : un premier véhicule qui va jusqu’en… Bretagne, à Guingamp ! Puis je marche une heure pour traverser tout ça et récupérer une route correcte. Le soir est là, et je me fais une raison, je ne serai pas chez moi avant demain. La route n’est pas terrible, mais je vois au loin un coin pour que les véhicules puissent s’arrêter. J’y vais, et avant de l’atteindre, une voiture passe. Je lève mon pouce par réflexe, et paf, la voiture s’arrête un peu plus loin, là où j’allais me poser. Le chauffeur revient d’Australie et Malaisie, où il a passé un an. Au départ pour travailler dans une école, il a finalement décidé de profiter, et après deux mois, il est parti visiter ce coin du monde. En France depuis à peine deux semaines. Très bonne rencontre pour terminer ce vagabondage, et je suis même déposer devant ma porte !
