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Les hurlements de l’homme sans Voix – La jambe brisée

L’os est brisé, la peau perforée. La jambe est perdue. Sa propriétaire aussi. Pas encore morte. D’abord, la douleur. Surtout, pas de cri, les prédateurs sont proches. La douleur. Une véritable amie. Souffrir signifie être encore en vie. Vivre un jour de plus. Juste un jour. Chaque jour. Recommencer.

Au départ, trois compagnons. L’âge ? 24 ans peut-être ? Un autre un peu plus âgé, 30 ans surement. Et une enfant, probablement 7 ans. Celui de 24 ans n’en aura jamais 25. Un faux-pas est vite arrivé, un crâne rapidement fendu. Celui de 30 ans n’en aura jamais 31. Profiter de la mort de son compagnon pour abuser d’une enfant apporte son lot de surprises. Ne pas prévoir que la fillette porte une dague qu’elle manie très bien, c’est une erreur. Dans la brève bataille qui précède le cou tranché, la jambe est prise en étau par deux mains adultes et une racine rampante.

L’os est brisé, la peau perforée. Un cri. Des pleurs. Aujourd’hui est le dernier jour ? Non, la fillette en a vu d’autre, elle se souvient de l’hiver dernier, de la cicatrice sur son visage qui ne lui fait jamais oublier. Un chien. Un simple chien. Un simple chien affamé. Souffrir signifie être encore en vie. Vivre un jour de plus. Juste un jour. Recommencer.

Des bruits. Une créature énorme, massive et lourde s’approche. Le sang ? Le cri ? Les pleurs ? Quelle importance, le prédateur arrive. Le douleur disparait. Le souffle se fait rare. Les oreilles perçoivent chaque son. Les yeux chaque mouvement. Le nez toutes les nuances d’odeurs. Encore quelques secondes et celle de 7 ans n’en aura jamais 8.

Le sommet du crane de la créature semble couler sur sa face, comme une bougie fondue sur un rocher. Les yeux clairs trahissent l’origine ethnique du colosse qui s’avance sans un mot. La peau est étrangement colorée, d’un jaune pâle. Le cou énorme supporte une tête solide. Le visage est impassible, sans aucune expression, à en devenir effrayant. Une bouche entrouverte laisse à peine passer un mince filet d’air. Les épaules larges et carrées inspirent la crainte et le respect, et dégagent un sentiment perturbant de calme total. Au bout des bras aux muscles imposants, les grandes mains sont simplement entrouvertes, vides.

Lentement, comme si le sol risquait de se briser sous ses pas, la montagne humaine s’avance dans un silence assourdissant. Les deux terribles mains légèrement en avant, bien en évidence, indique clairement qu’elles ne sont pas hostiles. La fillette amorce un mouvement de recul, qu’une grimace fait avorter. La douleur est trop grande. Deux petites mains s’agrippent alors au manche d’une dague fine, faite de bois et de verre taillé. Les yeux de la fillette fixent les yeux de l’homme. Les yeux de l’homme s’enfoncent dans les chairs meurtrie de la jambe brisée.

Celui qui a la tête comme une bougie se déplace alors plus prestement, arrache une poignée de feuilles de sa main droite, déchire un morceau d’écorce d’un coup de mâchoire, et cueille quelques champignons malodorants. Sans prendre gare à la pointe acérée que tient toujours la petite créature affaiblie, il s’approche à un pas et pose les deux genoux à terre. Dans cette position, il est encore plus imposant. Commence alors un lent et inquiétant dialogue silencieux. Les doigts trient, les mains déchirent, les poings écrasent. La dague n’est plus pointée. Elle pend mollement au bout du bras sale de l’enfant.

L’inconnu tend alors un morceau de bois enroulé dans une feuille épaisse. La fillette hésite. L’homme fait signe qu’il faut le mettre dans la bouche et mordre très fort. La fillette a peur de comprendre. Il tend son bras, insistant. La fillette prend l’objet, et le place nerveusement dans sa bouche. Elle mord. D’une main, il prépare délicatement une sorte de bouillie et confectionne un petit tapis tout autour de la blessure. Elle regarde le colosse s’emparer de sa jambe brisée. Elle regarde sa peau perforée. Elle regarde son sang qui s’échappe de son corps. Elle regarde les deux mains énormes qui touchent la plaie. Il lui fait signe de prendre une grande inspiration. Ce qu’elle fait.

Un cri. Des pleurs. L’os est brisé. La peau perforée. La jambe n’est pas perdue. La douleur. Une véritable amie. Souffrir signifie être encore en vie. Vivre un jour de plus. Juste un jour. Chaque jour. Recommencer.

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